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Magdalena Abakanowicz

La trame de l’existence

Artiste pionnière dans la sculpture contemporaine et dans l’art textile, Magdalena Abakanowicz (1930-2017) a réalisé des Å“uvres puissantes, politiques et monumentales malgré la censure du régime communiste polonais. Après la Tate Modern à Londres en 2023, le musée Bourdelle présente la première grande exposition dédiée à l’artiste en France.

Artiste majeure de la scène polonaise du 20e siècle, Magdalena Abakanowicz a connu dès son plus jeune âge la guerre, la censure et les privations instaurées par le régime communiste. Inspirée par le monde organique, par la sérialité et la monumentalité, sa création possède une puissance et une présence indéniables, en résonance avec les problématiques contemporaines – environnementales, humanistes, féministes. Le sous-titre de l’exposition, “la trame de l’existence”, associe deux termes employés par l’artiste pour définir son Å“uvre. Elle considérait le tissu comme l’organisme élémentaire du corps humain, marqué par les aléas de son destin.

Dans le couloir de l’aile Portzamparc, la première partie donne un aperçu de l’ampleur de la production de Magdalena Abakanowicz : pièces textiles des débuts, sculptures de petits formats (souvent anatomiques), dessins et projets pour l’espace public. Elle pratique d’abord la peinture puis la tapisserie, dont elle subvertit bientôt le cadre artisanal et décoratif. À la croisée des disciplines, l’artiste joue de la combinaison de matériaux textiles et de techniques propres à la sculpture. Toutes ses créations procèdent du même questionnement : quelle est la place occupée par l’homme dans son environnement ?

Le parcours se poursuit sur le cycle d’œuvres monumentales qu’Abakanowicz entame au milieu des années 1960 : les Abakans, de spectaculaires pièces textiles suspendues au plafond. Malgré une pénurie de matériaux, l’artiste tisse ces objets en fibres naturelles à l’aide de cordes et tissus de récupération pliés sous son lit. En 1969, la quatrième Biennale internationale de la tapisserie à Lausanne marque un tournant décisif : affranchi du support de la cimaise, l’Abakan rouge de 4 mètres de diamètre se déploie sous toutes ses coutures.

Flottantes et hors sol, les sculptures textiles des Abakans exhibent tout en dissimulant les « secrets » de leur nature. Riche de fentes, de replis, leur enveloppe tactile suscite toutes sortes d’analogies organiques : la chair écorcée du bois, la fourrure d’un animal, les lèvres ourlées d’un sexe féminin… Étroitement liée à la société dans laquelle vit l’artiste, la genèse des Abakans est un acte de résistance. L’espace qui les habite est littéralement cet asile politique où Abakanowicz renoue, avec « une rage contenue », le tissu d’un territoire et le fil d’une histoire.

La quatrième partie s’ouvre sur son installation emblématique Embryologie, dévoilée à la Biennale de Venise en 1980. Entre corps, matière organique et roche, ces cocons accumulés immergent le spectateur dans un lieu ambigu et hybride. Amas cellulaire observé au microscope, tissus, ou peaux… Embryologie immerge le regard dans le mystère du vivant. 

Magistral contrepoint graphique à la série Embryologie, l’ensemble des Compositions est conçu en 1981. Sur la feuille posée à plat, animée d’un lent mouvement de rotation, l’encre s’épaissit, se circonscrit avant que l’artiste ne la disperse sur la réserve du papier par un lavis. Illustré de dessins et des reliefs Paysages, le parcours met l’accent sur la matérialité des Å“uvres d’Abakanowicz et sur son intérêt pour les métamorphoses.

Au début de sa carrière, Abakanowicz recourt ponctuellement au dessin pour représenter le monde végétal ou animal. À compter des années 1980, elle intensifie sa pratique de l’art graphique. La série au fusain des Mouches (1993-1994) transpose dans un format monumental l’observation de mouches mortes ou à l’état de pupe. Abakanowicz en agrandit le corps, comme sous l’oculaire d’un microscope, pour révéler leur structure. Loin d’une angoisse de la décomposition, l’artiste manifeste sa curiosité viscérale de la réalité organique.

On découvre ensuite dans les alvéoles bétonnées du musée les ensembles des Mutants et de La Foule V. Quand les Mutants occupent l’espace de manière indéterminée, le peuple anonyme et inquiétant de La Foule V matérialise la réflexion d’Abakanowicz sur « la foule agissant comme un organisme décervelé ». Du moulage sur nature d’un homme debout, les bras le long du corps, Abakanowicz tire un ensemble de figures. Ces séries intitulées Foules se succèdent de 1986 à 1997. La technique même, par compression de toiles de jute imbibées de résine dans un moule en plâtre, manifeste l’écrasement : l’individu se plie, littéralement, au moule. Privée de têtes, voire de bras, cette horde sans visage, que l’artiste élève comme « une barrière » entre elle et « tous ceux qui l’effraient », remplit une fonction conjuratoire.

L’exposition s’achève sur le cycle de sculptures monumentales Jeux de guerre, composé d’énormes troncs d’arbres enserrés dans des cerceaux d’acier. Il fait écho à la puissance destructrice de la guerre. Abakanowicz réalise cette série entre 1987 et 1995, période qui voit se fissurer le régime communiste et l’instauration d’un nouvel ordre politique et social. L’oxymore déroutant du titre de la série des Jeux de guerre se retrouve dans une association de matériaux hétérogènes, où le caractère organique et cellulaire du bois s’oppose à la froideur du métal.

du 20 novembre 2025 au 12 avril 2026 

MUSEE BOURDELLE

18 rue Antoine-Bourdelle 75015 Paris

Magdalena Abakanowicz

the fabric of existence

A pioneering artist in contemporary sculpture and textile art, Magdalena Abakanowicz (1930–2017) created powerful, political, and monumental works despite censorship under the Polish communist regime. Following the Tate Modern in London in 2023, the Musée Bourdelle presents the first major exhibition dedicated to the artist in France.

A leading figure on the 20th-century Polish art scene, Magdalena Abakanowicz experienced war, censorship, and the deprivations imposed by the communist regime from a very young age. Inspired by the organic world, seriality, and monumentality, her work possesses undeniable power and presence, resonating with contemporary issues—environmental, humanist, and feminist. The exhibition’s subtitle, “The Fabric of Existence,” combines two terms used by the artist to define her work. She considered fabric to be the elementary organism of the human body, marked by the vagaries of its destiny.

In the corridor of the Portzamparc wing, the first section offers a glimpse into the breadth of Magdalena Abakanowicz’s output: early textile pieces, small-scale (often anatomical) sculptures, drawings, and projects for public spaces. She initially practiced painting before turning to tapestry, soon subverting its traditional, decorative framework. At the crossroads of disciplines, the artist explores the combination of textile materials and sculptural techniques. All her creations stem from the same fundamental question: what is humanity’s place in its environment?

The exhibition continues with the cycle of monumental works that Abakanowicz began in the mid-1960s: the Abakans, spectacular textile pieces suspended from the ceiling. Despite a shortage of materials, the artist wove these objects from natural fibers using ropes and salvaged fabrics she found under her bed. In 1969, the fourth International Tapestry Biennial in Lausanne marked a decisive turning point: freed from the constraints of the picture rail, the four-meter-diameter red Abakan was displayed in all its glory.

Floating and suspended above the ground, the textile sculptures of the Abakans simultaneously reveal and conceal the “secrets” of their nature. Rich in slits and folds, their tactile texture evokes all sorts of organic analogies: the raw flesh of wood, the fur of an animal, the swollen lips of female genitalia… Closely linked to the society in which the artist lived, the genesis of the Abakans was an act of resistance. The space they inhabit is literally this political sanctuary where Abakanowicz, with “contained rage,” reconnects the fabric of a territory and the thread of a history.

The fourth part opens with his iconic installation Embryology, unveiled at the Venice Biennale in 1980. Between body, organic matter, and rock, these accumulated cocoons immerse the viewer in an ambiguous and hybrid space. Cell clusters observed under a microscope, tissues, or skins… Embryology plunges the gaze into the mystery of life.

A masterful graphic counterpoint to the Embryology series, the Compositions collection was conceived in 1981. On the flat sheet of paper, animated by a slow rotation, the ink thickens and becomes defined before the artist disperses it across the paper’s surface with a wash. Illustrated with drawings and reliefs of Landscapes, the exhibition emphasizes the materiality of Abakanowicz’s works and his interest in metamorphosis.

At the beginning of her career, Abakanowicz occasionally used drawing to represent the plant and animal world. From the 1980s onward, she intensified her graphic art practice. The charcoal series Flies (1993-1994) transposes the observation of dead flies or flies in their pupal stage into a monumental format. Abakanowicz enlarges their bodies, as if under the eyepiece of a microscope, to reveal their structure. Far from being anxious about decomposition, the artist expresses her visceral curiosity about organic reality.

Next, within the museum’s concrete alcoves, we discover the Mutants and Crowd V series. While the Mutants occupy the space in an indeterminate way, the anonymous and unsettling crowd of Crowd V materializes Abakanowicz’s reflection on “the crowd acting like a mindless organism.” From a life cast of a standing man, arms at his sides, Abakanowicz creates a series of figures. These series, titled Crowds, were produced between 1986 and 1997. The technique itself—compressing resin-soaked burlap into a plaster mold—manifests this crushing effect: the individual is literally forced into the mold. Lacking heads, even arms, this faceless horde, which the artist erects as “a barrier” between itself and “all those who frighten it,” fulfills a conjuring function.

The exhibition concludes with the monumental sculpture cycle War Games, composed of enormous tree trunks encased in steel hoops. It echoes the destructive power of war. Abakanowicz created this series between 1987 and 1995, a period that saw the communist regime crumble and a new political and social order emerge. The perplexing oxymoron of the title War Games is reflected in the juxtaposition of disparate materials, where the organic, cellular nature of the wood contrasts with the coldness of the metal.

November 20, 2025 – April 12, 2026 

MUSEE BOURDELLE

18 rue Antoine-Bourdelle 75015 Paris