Victor Cadène

On parle beaucoup de lui ces temps-ci, avec ses Théâtres de papier notamment, qui plantent dans les vitrines du Bazar de Diptyque, un décor poétique, hors du temps, qui sied si bien à cette jolie Maison parisienne. On avait déjà pu apercevoir, ici et là, ces théâtres en version miniature, un peu comme des tableaux, mais aussi quelques décors qu’il avait réalisé, et forcément nous avions très envie de rencontrer cet artiste aux multiples talents. Surprise alors de découvrir un tout jeune homme de vingt-cinq ans, qui fourmille de projets en tous genres et crée déjà un style que l’on reconnait presque au premier coup d’œil, joyeux mélange d’inspirations aux époques et aux origines qui n’ont en commun que ses coups de cœur. Pourtant il a la sagesse de ceux qui admettent avoir encore tant de choses à découvrir, de voyages à faire, de gens à rencontrer … et on l’écoute passionnément nous raconter, nous dessiner son univers singulier.


Victor, tu as débuté très jeune comme décorateur ?

Oui c’est vrai, comme scénographe aussi, pour des projets très différents, avec des gens passionnants. Mais je fais de moins en moins de chantiers, en ce moment je privilégie mon travail artistique. Pour moi le travail du décorateur est vraiment un travail psychologique, interpréter les souhaits d’un client pour un projet qu’il aurait pu créer lui-même, en restant fidèle à ses envies, mais en apportant sa propre touche, puisque c’est cela aussi qu’il cherche en faisant appel à un décorateur. Et je suis de plus en plus happé et passionné par mon travail artistique, même si je continue à réaliser quelques décors quand les projets me plaisent.

Décorateur, ensemblier, scénographe, artiste … Comment définis-tu ton travail ?

J’aime profondément les arts décoratifs. Mes références, esthétiques ne sont pas vraiment celles d’aujourd’hui, même si je leur apporte une touche contemporaine. Je suis plutôt nostalgique, enfin pas vraiment nostalgique d’ailleurs, puisque ce sont des périodes que je n’ai pas connues auxquelles je me réfère ! Mais j’aime l’élégance, telle qu’on la considérait lorsqu’elle n’était pas encore devenue une forme de snobisme, quand elle était plus une attitude qu’une posture. J’ai cherché longtemps une définition à ce que je faisais, mais depuis très peu de temps, entre mes illustrations, mes travaux sur le mobilier, mes décors, j’assume d’avoir un travail artistique. Tous ces projets finissent par former un tout.

Avec tes Théâtres de Papier notamment ?

Je n’avais jamais imaginé que ce travail prendrait cette ampleur. Les premiers Théâtres étaient d’ailleurs destinés à des projets de décoration, c’était tellement plus vivant pour présenter mes projets de décor mais cela prenait un temps fou ! Je dessine et je colorie chacun des éléments de mon décor, puis je le découpe, cela me permet de créer des associations dont je n’aurais jamais eu l’idée en me trouvant avec des crayons devant une feuille blanche. Il y a deux ans, Shang Xia et Hermès m’ont donné la chance de créer des vitrines à Noël et au printemps entièrement fabriquées à la main. Cela a sans doute permis aux gens de voir que mes dessins pouvaient se décliner, qu’ils pouvaient prendre une autre dimension.

Et aujourd’hui, cette nouvelle aventure avec Diptyque ?

C’est une Maison que j’admire beaucoup, depuis longtemps. Pour moi c’est l’une des plus belles. C’est une sorte de retour aux sources pour la Maison qui, entre sa création dans les années 60 et le milieu des années 90, présentait des créations d’artisans d’art et des objets chinés par ses trois fondateurs, Christiane Gautrot, Yves Coueslant et Desmond Knox-Leet, tous les trois férus de décoration. Myriam Badault est très respectueuse de cette Histoire. Elle aime créer des liens entre les débuts de la Maison et les artistes d’aujourd’hui. Elle m’a donné accès aux archives et je me suis tout de suite senti légitime pour ce projet. J’ai signé une série d’illustrations en vente dans les boutiques ainsi que la vitrine de leur pop-up rue saint-Roch.

On a pu aussi découvrir le lieu où tu vivais dans un très joli article du Elle Deco, dont on a beaucoup parlé.

Oui c’est vrai, les gens ont découvert le décor que j’avais créé pour y vivre, selon mes goûts et mes envies du moment. Cela leur a sans doute permis d’identifier mon univers et peut-être pour certains de s’y retrouver.

Tes sources d’inspirations semblent être très diverses ?

En général, j’aime les gens qui ont un univers fort. Aujourd’hui je m’inspire peut-être plus de l’art ou de la mode plutôt que de la déco. D’ailleurs, je n’aime pas les clivages entre les différentes formes d’art ou d’artisanat d’art. Il y a quelqu’un par exemple que j’aime beaucoup, parce qu’il réunit tous ces univers, c’est Gert Voojans, le décorateur qui travaille notamment avec Dries Van Noten pour ses boutiques. Ces deux hommes ont, l’un dans la mode, l’autre dans la déco, le talent incroyable de pouvoir créer toutes les associations, même les plus improbables, de les rendre chic, élégantes. Je crois qu’en matière de décor, les années à venir seront celles de tous les possibles, on pourra mélanger tous les styles, les époques, les motifs …

En parlant d’univers forts, lorsque tu travailles pour le Café Royal de Londres ou encore à Marrakech, tu fais en sorte de t’approprier vraiment l’atmosphère de la ville ?

A Londres j’ai dessiné une collection de dessins pour Atelier 27, des Curateurs d’art qui se sont aussi occupés de la décoration du Lutetia. Les dessins sont exposés au Café Royal, dans une ambiance très luxueuse. J’ai aussi travaillé avec eux sur un hôtel à Chypre pour un très joli projet. A Marrakech, c’était une résidence d’artiste dans un lieu sublime, le Riad Jardin Secret, et c’était une très belle expérience. J’ai passé trois semaines dans la Medina et ses alentours. J’ai travaillé des couleurs et des sujets très différents de ceux que j’avais fait jusqu’ici.

Tu sembles apprécier un certain classicisme, même si tu joues beaucoup avec ?

J’aime le classique avec cette sorte de dérision, de rococo qu’on trouve dans l’art nouveau par exemple. Mon premier choc esthétique, je l’ai eu en regardant le film de Luchino Visconti sur Louis II de Bavière, « Ludwig, le Crépuscule des Dieux » : un baroque flamboyant, un mélange d’excentricité, de liberté et d’élégance.

C’est sans doute aussi pour cela que tu aimes tant l’Italie, le mélange des styles, antique, classique et baroque ?

J’ai une passion absolue pour Milan, depuis que je suis tout petit. J’y ai vécu quelques temps, c’est vraiment ma ville de cœur. J’y ai travaillé et réalisé plusieurs projets.

Tu aimes aussi les objets insolites ?

J’aime donner une valeur esthétique à des choses qui n’ont pas forcément de valeur financière. Trouver de la valeur dans de choses simples. Je chine tout le temps. C’est drôle de chercher, de faire des découvertes parfois très inattendues. J’ai des lubies quelquefois, pour un objet ou pour un style, et puis je passe à autre chose, je suis toujours dans la recherche.

Parle-moi de tes projets à venir ?

Une collaboration avec une Manufacture française pour créer deux tapis. Une très belle Maison avec laquelle je me réjouis de travailler. Je continue ma collaboration avec le Lit National, qui me donne une entière liberté pour réinterpréter leur univers. Je signe également le carton de voeux de fin d’année de la maison Artcurial. Et j’ai des envies plus personnelles. Le fantasme des gens qui aiment mon travail, c’est de rentrer dans mes Théâtres de papier et j’ai envie d’aller dans ce sens, je ne sais pas encore comment cela pourrait se concrétiser, on verra… Peut-être un jour avoir un lieu, mais un lieu à part, d’échanges, de rencontres, un lieu de fête !

On sent vraiment chez toi l’envie de ne pas cloisonner les choses, d’explorer différents domaines ….

Je veux que mon style se crée bien sûr, petit à petit, mais je n’ai pas envie de m’enfermer. Je suis jeune, j’ai 25 ans, et il y a tellement de choses qui m’inspirent, j’ai envie de découvrir, d’être ouvert et de me nourrir de tout. J’ai le désir et le temps.

Crédit Photos Eve Campestrini

VictorCadene.com