Philippe Szczuka

L’expérience de la Couleur

 

Céramique Gaëlle Guingant-Convert                                                                   Philippe Szczuka, encres sur papier

 

 

Elle est sans doute l’un des éléments essentiels à la création d’un décor. On pense aujourd’hui tout en connaître et pourtant elle reste une source de recherches inépuisable. Le monde des couleurs a toujours éveillé la curiosité de l’homme, par sa diversité, sa complexité, mais aussi par son contenu émotionnel. Depuis des siècles, artistes, artisans, scientifiques, philosophes, historiens et psychologues s’interrogent, chacun à leur manière, sur la nature des couleurs et sur les moyens de s’en servir, de les reproduire ou de les mesurer.
En 1823, Gœthe publie presque deux mille pages sous le titre de « Traité des couleurs ». Mais dès l’Antiquité les couleurs sont décrites par Aristote, qui les classe alors par rapport à leur luminosité entre le blanc et le noir, les teintes étant largement secondaires et leur rôle peu exploité. Au moyen-âge, la luminosité continue d’influencer la compréhension de la couleur et c’est au début du 14ème siècle que l’on découvre que l’ensemble des couleurs peuvent être obtenues à partir d’une base de trois primaires : le bleu, le rouge et le jaune.
Plus tard, au 19ème, après les découvertes de Newton, Thomas Young s’apercevra qu’il n’est pas nécessaire de réutiliser tous les rayons du spectre pour reconstituer de la lumière blanche, mais que trois d’entre eux suffisent, le rouge, le vert et le bleu. On connaissait donc les couleurs primaires nécessaires au mélange des colorants, le cyan, le magenta et le jaune, mais personne n’avait imaginé que pour les rayons lumineux, il existait des couleurs primaires encore différentes.
Bref, si elle est un casse-tête pour certains, la couleur est toujours aujourd’hui une source de création infinie pour les coloristes, qui cherchent à s’approcher de la lumière en travaillant souvent dans l’ombre. Philippe Szczuka est l’un d’eux : discret, sensible, attentif au monde et à l’instant, il nous livre ici quelques-uns des secrets de ce travail patient et minutieux qu’il fait auprès des décorateurs, des scénographes, mais aussi des particuliers et nous présente ses propres recherches sur la couleur.

 

 

Philippe, comment présenteriez-vous le métier de coloriste à un néophyte ?

Pour moi, le coloriste est une personne qui a une sensibilité particulière pour la perception et le rendu des couleurs. Dans le domaine des peintures décoratives, il est reconnu pour son expertise, son acuité visuelle qui lui permet de révéler les subtilités des tonalités envisagées pour un lieu. A mon avis, la couleur doit d’ailleurs être intimement liée au lieu : elle évoque une forme de résonance  » musicale  » autour d’un accord de teintes, elle définit une présence et une fluidité qui englobent tous les éléments qui vont l’entourer, objets, matériaux ou encore tissus. Cette recherche se rapproche du travail de l’ensemblier pour les décors.

 

Comment avez-vous décidé d’en faire votre profession ?

Avec deux belles rencontres, lors de mes études aux Arts Décos, qui ont cristallisé mon intérêt pour la couleur, son application et son utilisation dans le domaine des arts appliqués et décoratifs : Jean-Philippe Lenclos pour sa réflexion et son analyse théorique et Martine Duris pour son approche sensible de la couleur. Tous deux ont façonné l’intérêt constant que j’avais déjà pour la couleur par une approche esthétique et sensorielle qui ne se limite pas uniquement à l’approche visuelle mais qui intègre ce sens à d’autres, comme le toucher et l’odorat. Puis j’ai fait de belles rencontres dans monde de la décoration, notamment avec Frederic de Luca et la créatrice Belge Agnès Emery. Tous deux ont une approche personnelle et forte de la couleur.

 

Philippe Szczuka, encres sur papier

 

 

Vous en avez-vous-même une approche très sensible.

Oui, j’ai abordé la couleur par des bases théoriques mais aussi sensibles, qui font écho à des sentiments comme l’empreinte du temps sur les objets, le cycle des saisons, les rapports entre la lumière et l’ombre. Un travail où la couleur semble en retrait, mais où elle est intimement liée à la matière, pas uniquement en surface mais aussi en profondeur. Comme le sentiment des choses et des lieux, c’est une expérience temporelle mais néanmoins très fugace : la couleur par rapport à son support, à la matière, à son environnement proche. Sa confrontation à la lumière, une sensation d’impermanence, où le métamérisme trouve vraiment toute sa signification.

 

Vous intervenez souvent auprès de décorateurs ou de designers ?

Nous avons récemment travaillé avec l’équipe du créateur Hubert Le Gall sur un projet de scénographie d’exposition. Il s’agissait de choisir des teintes dans les deux nuanciers Farrow&Ball afin d’être au plus proche du projet, du scénographe et de la commissaire d’exposition. Nous sommes toujours dans la suggestion et l’accompagnement des demandes des différents commanditaires. Par exemple, dans le cadre de la rénovation de l’Hôtel de Biron, le Musée Rodin, nous avons conçu un coloris sur mesure, Le Gris Biron, qui s’inspire des boiseries de l’une des salles d’exposition.

 

 

Musée Rodin – Photo Patrick Tourneboeuf

 

 

Quels sont les décorateurs qui vous inspirent ?

Oliver Gustav, Axel Vervoordt, et dans une moindre mesure Aurel Basedow.

 

Et vos couleurs favorites ?

Les tons naturels allant du brun / beige au gris, un espace d’investigation intemporel. Les demi-teintes ou les couleurs assourdies pour leur élégance et leur profondeur. Et de manière plus ponctuelle l’utilisation d’un accent de couleurs vives. J’aime associer des tonalités qui mettent en relief des niveaux de clarté différents et des niveaux de saturation autres, en évitant les contrastes trop marqués, dans un souci d’intemporalité.

 

 

Philippe Szczuka, nuanciers de gouaches sur papier

 

 

En dehors de votre activité de conseil, vous faites aussi des recherches personnelles ?

Mes recherches de couleurs portent beaucoup sur l’empreinte du temps, notamment sur les objets : l’usure naturelle, l’altération au contact de la lumière. Des recherches souvent liées au Wabi Sabi (cet art japonais qui consiste à chercher, reconnaître et accepter la beauté dans l’imperfection des choses autour de nous, à accepter qu’elle soit incomplète et impermanente) et au Nagori (la trace, la présence, l’atmosphère d’une chose qui n’est plus). La couleur doit être une invitation à la contemplation, à la méditation. Elle exprime des sentiments nuancés, la fugacité du moment présent intimement lié à la lumière et à la perception de la vie. C’est peut-être une quête d’absolu.

 

Vous avez créé une couleur pour Farrow&Ball ?

Un brun gris foncé que j’ai appelé Peat (Tourbe). Une tonalité qui évoque la glaise ou les teintes grises de l’aube et du crépuscule, comme l’altération naturelle d’une teinte foncée présentant un aspect légèrement délavé et changeant.

 

Philippe Szczuka, Nature Silencieuse tilleul et grenade – Céramique Motoko Saigo

 

 

Vous vous inspirez beaucoup de tout ce qui vous entoure, d’un fruit qui sèche par exemple, ou bien d’un matériau trouvé par hasard, mais le travail des artistes est aussi très important pour vous ?

Oui, j’aime infiniment l’œuvre du peintre Giorgio Morandi, le travail photographique de Saul Leiter et de Cy twombly, ou le travail de céramistes, comme Ursula Morlay Price, Laurence Crespin et l’artiste japonaise Motoko Saigo.

 

 

Darren Almond, photographie
Exposition Photographier les Jardins de Monet, cinq regards contemporains

 

 

Et avec les particuliers comment travaillez-vous ?

Le coloriste est aussi un catalyseur d’émotions. Dans mon travail quotidien pour l’éditeur anglais Farrow & Ball, je suis attentif à la demande du client, j’analyse avec son aide les volumes et les proportions des pièces, les matériaux, et de manière plus suggestive, j’essaie de matérialiser le reflet d’une pensée ou les désirs conscients ou inconscients de mon interlocuteur. Je prends en compte l’intérêt du client par rapport au nuancier, sa volonté de travailler une palette de tons neutres, de demi-teintes ou de couleurs plus affirmées. Je constitue une palette en privilégiant la fluidité des couleurs ou l’enchaînement des teintes. J’évite les ruptures trop affirmées dans le cadre de la rénovation d’un appartement, je peux m’accorder plus de souplesse dans le cadre d’une maison, où la couleur peut être travaillée par plateau ou étage. Pour la couleur d’une pièce, je mets l’accent sur la surface majoritaire, celle des murs, puis je propose une déclinaison pour le plafond et les huisseries.

 

 

Philippe Szczuka, encres sur papier