Laurent Lévêque

Dans la merveilleuse histoire des arts décoratifs, les artisans d’art ont une place essentielle. Sans eux rien ne serait possible, ils maîtrisent les techniques traditionnelles et transforment la matière, imaginent et produisent des pièces à la croisée du beau et de l’utile. Impossible donc de ne pas évoquer leur travail à l’occasion de l’exposition Le Chic ! au Mobilier National. Mais comment choisir parmi les verriers, tapissiers, ferronniers ou ébénistes … ? Notre goût s’est très vite tourné vers la marqueterie de paille, matériau qui a traversé les siècles avec discrétion mais un extrême raffinement et qui connaît aujourd’hui un véritable regain auprès des décorateurs et des collectionneurs. Pour en parler nous avons choisi d’aller rencontrer Laurent Lévêque dont nous suivons le travail depuis un bon moment déjà. Après la peinture décorative, c’est la marqueterie de paille qu’il a choisi de travailler depuis une vingtaine d’années et qu’elles soient le fruit d’une commande ou d’une réalisation plus personnelle, ses recherches sur le matériau et les supports qu’il utilise évoluent sans cesse, comme les motifs qu’il crée pour chacun de ses projets. Il a accepté de nous recevoir dans son atelier pour évoquer avec nous ce matériau et son utilisation dans l’histoire des arts décoratifs du 20ème siècle, mais aussi pour nous parler de la manière qu’il a lui-même de l’aborder.

Laurent, je connais ton intérêt pour l’histoire des arts décoratifs et nous aimerions avoir ton œil d’artisan d’art sur cette période foisonnante qui est évoquée dans l’exposition Le Chic ! ?

Laurent Lévêque : Je pense que chaque artisan d’art est influencé par ce qui a été fait précédemment. Pour ma part, c’est avec Jean-Michel Frank que j’ai abordé le travail de la paille, parce qu’il travaillait des formes très structurées, inspirées de la fin du 18ème siècle en les associant avec un travail sur la matière qui rendait les choses totalement nouvelles. Dans les années 20, on assistait à une véritable révolution dans les arts décoratifs, André Arbus, Jacques Adnet, Jean-Charles Moreux ou André Groult pour ne citer qu’eux, valorisaient le meuble par la matière, avec les bois précieux, le galuchat, le parchemin ou la paille. Leurs collaborations avec des peintres, des sculpteurs des ferronniers m’intéresse beaucoup. D’autres, comme Robert Mallet-Stevens, Charlotte Perriand, ou Gérald Summers se sont plus attachés à la forme et à la fonction du meuble avec cette fois une approche industrielle. Je suis séduit par les deux, par le travail des artisans d’art du début du siècle comme par celui des designers. Le travail de Royère, avec une expression très libre, en opposition avec les codes très structurés des années précédentes. m’inspire aussi. Pour moi, il est un peu à part. La paille n’est pas un matériau noble ou rare, mais un matériau pauvre qui, en le travaillant me donne l’impression de me rapprocher de la vannerie et des arts populaires. Sa fibre me rappelle aussi parfois le fil des brodeurs et des tisserands. Et quand les choses deviennent trop virtuoses, je suis beaucoup moins séduit.

L’exposition se termine avec les années 60. Tu as toi-même débuté dans les années 80, qui feront d’ailleurs bientôt l’objet d’une exposition au MAD, que pensez-tu de la création à cette période qui fut elle aussi importante pour les arts décoratifs ?

L.L : Ce sont les années où j’ai débuté et je les ai adorées ! Je créais alors des décors et nous avions cette liberté incroyable de faire des choses avec rien ou très peu. Pour revenir à la période évoquée pour l’ exposition du Mobilier National, dans une des boutiques de L’Eclaireur, par exemple, je m’étais inspiré du Petit Théâtre de la Mode, j’ avais réinterprété à l’échelle d’un magasin des éléments des décors de Christian Bérard.

Ton approche est un peu différente des autres artisans d’art car ta recherche sur le motif est constante ?

L.L : Les gens m’abordent d’ailleurs plus pour ma réflexion sur le motif et la couleur que pour un savoir-faire. J’ai voulu les réintégrer dans le décor de marqueterie de paille en essayant de conserver un esprit relativement simple. En peinture décorative, j’aimais beaucoup travailler l’ornement et maintenant, grâce au motif, je peux développer une expression plus personnelle. Damiers, rayures carrés, losanges, chevrons ou ronds, que j’utilise comme direction de travail, traversent le temps dans l’histoire des styles. Et la paille, qui est un matériau linéaire, me permet aussi de garder cette logique dans le décor, sans avoir à remplir l’ensemble de la surface : je travaille la marqueterie de paille en frise ou en passementerie comme je le faisais en peinture décorative. J’essaye de garder une certaine logique, un cheminement dans mon travail, par les formes ou les couleurs.

La lumière et ses jeux t’intéressent aussi beaucoup ?

L.L : Quand je faisais des décors de théâtre, ce qui me passionnait le plus c’était les jeux de lumières, les émotions que cela provoquait, les reflets sur les mats et les brillants, et la paille est un matériau qui réfléchit merveilleusement la lumière. Le travail de la couleur aussi est passionnant : quand on colle les brins les uns à côté des autres, même si je fais un travail de sélection important, j’arrive à une harmonie colorée aléatoire puisque c’est la nature qui a imprimé la couleur …. c’ est un peu comme une patine. Cette part de hasard me plait beaucoup, en opposition à la rigidité de la technique et du geste. J’essaye de retrouver le plaisir que l’on a en mélangeant les couleurs lorsqu’on peint. Je teinte la paille et j’utilise les nuances comme des tubes de peinture en gardant le plus de spontanéité possible. Les teintures peuvent aussi créer de belles surprises en obtenant des couleurs intéressantes. Quand je réalise une pièce, j’ai d’abord une idée, puis je prends les pailles de différentes couleurs et je commence à les coller : je regarde, j’équilibre, je regarde, jusqu’au moment où cela me paraît juste. En mettant des couleurs côte à côte on peut aussi en créer une autre, comme dans le pointillisme en peinture.

Tu travailles de plus en plus sur l’objet ?

L.L : l’objet et le meuble ont de plus petites dimensions, cela demande moins de temps, le résultat est donc plus rapide. mais j’imagine souvent aussi comment je pourrai adapter ces motifs dans un décor.

Pour mes lampes, le cylindre par exemple, qui me rappelle un peu la bougie, accroche la lumière autrement qu’un à-plat et je peux voir les motifs et les couleurs différemment. D’où mon intérêt pour le travail sur les volumes en courbe dans le décor.

lauleveque@orange.fr