Florence Lopez

Vingtième décor créé par Florence Lopez dans cet atelier d’artiste qui en a déjà vu de toutes les couleurs.  Dès l’entrée le ton a changé : envolés les camaïeux de teintes sourdes qui coloraient les lieux il y a quelques mois encore, le bleu et le jaune semblent maintenant pétiller sur les murs. Une plante tropicale trône sur une amoire Sornay couleur lapis-lazuli, un fauteuil de Milo Baughman, avec son tissu  fleuri d’époque, tourne sur fond de Bossa Nova.

Sur le grand mur, face à la verrière, une fresque plante le décor et c’est autour d’elle que tout va se jouer. Florence a fait reproduire le dessin d’une tapisserie des années 50 qui représentait la vue aérienne d’un jardin créé par Roberto Burle Marx. Un architecte paysagiste assez méconnu du grand public et qui fut pourtant le premier à prôner la rupture des motifs symétriques dans la conception des espaces ouverts, le traitement coloré des chaussées avec la mosaique ou l’utilisation de formes libres. Rio, qui a inspiré Florence, est un véritable musée à ciel ouvert de son oeuvre.

Florence, comment est née l’idée de ce décor ?

Au cours d’ un voyage au Brésil, en janvier 2015.  Je connaissais le travail de Roberto Burle Marx, mais je l’ai redécouvert à Rio. Dans les rues ou sur la plage de Copacabana, il est partout. On a presque envie de danser au rythme ondulatoire des vagues de mosaïques qui longent l’océan !
En rentrant j’ai désiré commencer par camper un décor mural avant de chiner des pièces de mobilier, alors que je fais l’inverse habituellement. Sur le mur ouest de mon atelier, j’ai donc fait peindre le projet d’une tapisserie commandée dans les années 50 à
Burble Marx par un collectionneur. J’ai même fait reproduire la trame du tissu sur le mur. Les rivières, les parterres de fleurs, l’effet est merveilleux à vivre : fluide, vibrant, swinguant ! Il y a quinze ans, j’avais déjà réalisé ici une scénographie « dansante » autour du travail de Josef Albers, mais l’art cinétique s’apparente lui plutôt au jazz, c’était très différent.

Comment as-tu pensé et choisi le mobilier qui allait le composer  ?

J’ai désiré un grand vent de gaieté, de liberté, de folie dans ce dernier décor. Pour ma scénographie de mobilier, j’ai d’abord installé sur chacun des murs de l’atelier une collection de miroirs suédois d’Estrid Ericson, comme autant de tableaux-reflets de ce Jardin de Burle Marx, pour capter des morceaux choisis de cette oeuvre. Ensuite j’ai pu mettre en scène une collection de meubles d’André Sornay, une commode, une armoire et des tables de chevets dont le bleu patiné chante avec cette Peinture-Tapisserie. Et un peu partout j’ai eu envie de plantes aux résonances tropicales, installées dans des cache-pots créés par l’artiste Bella Silva.

Puis, aux Etats-Unis, j’ai trouvé la pièce maîtresse du décor, ce lit extraordinaire de George Nakashima, véritable sculpture organique et onirique, que j’ai traité comme un vaste  lit de repos devant la cheminée.

Et le design brésilien dans tout ça ?

Une seule pièce, mais au centre du décor ! Cette merveilleuse table au dessin unique signée Guiseppe Scapinelli, qu’entourent un canapé et un banc du designer americain Adrian Pershall, un autre canapé suédois de Folke Jansson et une paire de Fauteuils asymetriques d’Arne Norell. La table en céramique signée Roger Capron vient là comme une note musicale.

Un hommage au Brésil sans design brésilien alors ?

Je voulais garder au fond de moi le plus longtemps possible cette volupté et cette légèreté brésiliennes, mais pour mon décor je désirais aussi une vision décalée, pas un florilège des grands designers brésiliens en vogue actuellement qui se seraient étouffés les uns auprès des autres. J’ai préféré créer une analogie dans les rythmes et dans les formes. Tous les meubles que j’ai réunis ont des courbes ou des cintrages presque organique.

On change de registre dans la seconde partie de l’atelier

Oui c’est un peu moins Bossa Nova mais toujours la Dolce Vita ! La petite Cuisine – Coin à dîner où j’organise des snacks improvisés pour mes clients et mes amis, joue la carte Amalfitaine : d’un côté un rideau vintage 1950 rayé jaune citron en hommage à Gio Ponti et du côté Dinette j’ai installé une table d’Osvaldo Borsani, des chaises de Ronald Rainer, un chandelier italien en céramique de Luigi Zortea et surtout, en pièce maîtresse, une bibliothèque signée Gio Ponti, une pièce unique, une oeuvre abstraite.

Tu as traité les deux petites chambres en enfilade dans le même esprit ?

Oui. Sur les murs de la première, je me suis inspirée d’un décor de Gio Ponti dans une maison de Caracas et j’ai fait peindre des rayures perle et ivoire dont l’asymétrie crée des perspectives musicales. J’y ai accroché deux bibliothèques murales, toujours de Gio Ponti. Le lit de Charlotte Perriand n’a pas bougé : je ne peux vraiment pas m’en séparer !
Près de la verrière qui sépare les deux chambres, j’ai installé un ravissant bureau en paille de Berthe Klotz et une chaise Aalto en laque orange. Et puis j’ai eu un vrai coup de coeur pour la table  « Apparecchiato per Due » de l’artiste-designer contemporain Carlo Trucchi, une pièce unique, pleine de poésie, qui agit un peu comme un trompe-l’oeil.

Gio Ponti reste un peu ton designer fétiche …

Parmi les Masters du design Italien, j’admire son travail, j’aime son élégance et son côté swing, jamais prétentieux, mais ludique et au dessin souvent parfait. J’ai aussi une prédilection pour l’inventivité et l’esprit plus baroque de Carlo Molino, dont je collectionne des pièces rares et parfois uniques.

Ce décor, comme les autres, sera éphémère ?

Comme toujours, chaque meuble s’en ira dans un autre lieu, chez d’autres passionnés et je garderai le souvenir de leur présence, dans cette synergie graphique et chromatique.

Tu as déjà une idée de ton prochain décor ?

Oui ! Ce sera sans doute un retour aux préférences de mes débuts : les créateurs du Bauhaus, l’esprit constructiviste et futuriste, la sécession Viennoise, mais aussi  le mouvement Arts and Crafts, tous ces mouvements-tournants de siècle, où artistes et artisans avaient des idéaux sans compromis.

Photographies : Philippe Garcia