Emmanuel Pierre

On le croise souvent dans les pages des journaux, Le Magazine Littéraire, Libération, The New Yorker, The World of Interiors, ou Le Monde d’Hermès au travers de ses dessins, mais aussi dans ses livres dessinés et ses décors (les vitrines de Noël des Galeries Lafayette pour Christian Lacroix, l’Exposition Dans L’Œil du Flâneur pour Hermès ….)

Emmanuel Pierre, Magazine The World of Interiors

Depuis deux ans, on a pu admirer son travail en format géant sur les bâches qui recouvraient la façade de l’Hôtel du Louvre lors de sa rénovation. L’hôtel va maintenant être inauguré et c’est l’occasion pour nous de rencontrer Emmanuel Pierre, artiste et illustrateur, dont on découvre avec délice l’univers surréaliste au fil des expositions et des publications.


Emmanuel Pierre, Hôtel du Louvre, Paris, 2019

Emmanuel, ton travail d’illustrateur et d’artiste est certes protéiforme mais ton style, ton univers, sont uniques. Comment les définirais-tu ?

Protéiformes peut-être. En fait je ne m’en rends pas vraiment compte. J’ai toujours envie de toucher à d’autres matières. En ce moment, c’est la céramique qui me chatouille, mais parvenir à en faire est un peu compliqué. Rencontrer des artisans qui utilisent ou appliquent mes collages ou dessins serait déjà extraordinaire. Mais pour revenir à mon univers, il est fait d’impressions très fortes de mon enfance. Nous avons beaucoup voyagé avec mes parents. Mes toutes jeunes années à Madagascar m’ont étourdi les yeux, le nez, les oreilles et le goût ! Puis une famille joyeuse, entourée de belles choses, de jardins et de chansons, cela vous marque. C’est un peu mièvre, mais ce fut un bon ferment. Le Paris des années soixante et septante m’a nourri de sa vie populaire, révolutionnaire et décadente. J’ai également dû me fabriquer des habits d’ironie et de dérision, car notre époque est bien opaque, comme dit ce cher Concombre Masqué ! La tête farcie de tout cela, et bien il en sort ce que vous voyez …

Comment a débuté cette collaboration avec l’Hôtel du Louvre ?

Cyril Cabry, le Directeur artistique de l’agence Mullenlowe, chargée de l’identité visuelle de l’hôtel, se souvenait de l’affichage de mes collages qui avait habillé le Pavillon parisien de l’exposition « Dans l’Oeil du Flâneur », organisée par Hermès en 2015. C’est ce qui l’a décidé à faire appel à moi.

Emmanuel Pierre, Exposition Dans l’Œil du Flâneur, Paris, 2015

C’est là que j’ai moi aussi découvert ton travail, le long des berges de la Seine, mais aussi dans la scénographie de l’exposition. Je ne savais pas encore qui était l’artiste, ni comment tu travaillais.

C’est le genre d’aventure que j’adore ! Hermès et les Editions Actes Sud souhaitaient faire un catalogue de l’exposition Dans l’œil du Flâneur, qui allait être montée à Londres et à Paris. Dès la première réunion, en voyant quelques collages, ils ont aimé mon travail et m’ont donné carte blanche pour la suite. J’ai travaillé dans une totale liberté. Le commissaire de l’exposition qui n’avait pas encore écrit son texte l’a même construit à partir de mes dessins. Puis cela leur a tellement plu qu’ils ont choisi d’utiliser les collages pour l’exposition, à l’extérieur, mais aussi dans la scénographie imaginée par Hubert Le Gall.

J’ai donc commencé à travailler sur le projet de l’Hôtel du Louvre fin 2016. Dans la foulée, début 2018, la Réunion des Musées Nationaux m’a demandé de faire un livre « jeunesse » pour l’exposition Éblouissante Venise, au Grand Palais, un livre que j’ai choisi d’appeler Venise Mascarade, le petit frère de celui de l’expo « Dans l’œil du Flâneur ».

L’Hôtel du Louvre est, je crois, le plus ancien des Grands Hôtels de Paris ?

A sa création c’était en tout cas le plus grand hôtel de France, il était tel que Napoléon III le souhaitait, comme ceux qu’il avait pu voir à Londres. C’était l’époque des Expositions Universelles, une époque durant laquelle il a chamboulé tout Paris ! L’Hôtel était alors fréquenté par des écrivains, des artistes, on y croisait Zola, Pissarro et même Freud.

Comme il est vraiment au carrefour de plusieurs quartiers, l’agence m’a demandé de créer quatre décors autour du Louvre, de l’Opéra, du Palais Royal et de la rue de Rivoli et des Tuileries. J’ai créé une multitude de personnages qui évoquent la vie de l’Hôtel mais aussi son histoire, on en retrouve certains dans plusieurs décors qui habillent le lobby, les chambres, le restaurant ou le Bar.

Emmanuel Pierre, Collage (Détail), Hôtel du Louvre, Paris, 2019

A partir de quels éléments crées-tu tes collages ?

Je les trouve dans des gravures anciennes, des lithographies, et je les découpe. Chaque personnage peut être composé d’une quinzaine d’éléments différents.

C’est un travail de recherche incroyable.

Je fais les salons, je récupère des gravures, puis j’assemble, je colle… j’aime les reflets du collage, l’effet de matière que cela crée, mais aussi, comme tous les éléments sont imprimés en direct ou peints au pochoir, la possibilité de les reproduire en très grand format ou de les utiliser pour l’édition, puisqu’il n’y a pas de problème de pixels.

Emmanuel Pierre, Campagne pour Mikimoto Cosmetics, Collage (détail), 2018

Ce qui semble étonnant, c’est qu’à partir d’éléments trouvés ici et là, tu donnes vie à des personnages ou des éléments de décor certes surréalistes, mais dans lesquels on reconnaît ton style, ta patte, au premier coup d’œil, comme si tu les dessinais toi-même.

J’ai tourné très tôt autour du collage, associant dessin et morceaux découpés. Et puis, j’ai vu le dessin s’appauvrir et n’avoir plus qu’un petit rôle de composition, face à l’impact des chromos et gravures. Et cela s’est fait gentiment, le dessin pur à l’encre retrouvant sa force et sa liberté d’un côté, et le collage d’éléments anciens pour la plupart (XIXe et début XXe siècles) plus aléatoire, voire excessif de l’autre. Un épanouissement dans la couleur, que je n’avais jamais osé auparavant. Je redeviens d’ailleurs timide lorsque je mets de la couleur sur mes encres. Le collage m’a fait rompre avec les tics et les habitudes. La composition, d’abord hésitante, se resserre au fur et à mesure que j’ajoute de nouveaux éléments, si petits soient-ils.

Avec ton travail de dessins à l’encre, on s’éloigne de l’illustrateur, on découvre l’artiste …

Je me suis toujours senti artiste, parce que l’illustration, en soi, c’est très périlleux ! Il faut coller au texte, à la logique d’un livre, aux désirs du client, qui sont absurdes parfois. Mais, comme mes amis du métier, j’aime aussi ces contraintes que l’on peut contourner ou façonner l’air de rien. Et puis, en fin de compte, la plupart de ces commandes m’ont fait avancer, atteindre des univers inespérés : vitrines de Grands Magasins, bâches, scénographies … Mais le travail de tous les jours, dans mes carnets préférés, me donne une force et une plénitude rares. Le dessin régulier, au jour le jour, avec les surprises et les horizons soudain offerts. Pas d’explications, de pourquoi ni de comment. Souvent sans esquisse, seulement guidé par la main et la fantaisie. Apaisant, presqu’irréel. On en sort épuisé, mais très heureux.

Emmanuel Pierre, Dessin à l’encre

Tu prépares une exposition pour le mois de mai chez Catherine Lardeur ?

Catherine Lardeur est une femme incroyable, passionnante, grande défricheuse dans le milieu de la mode des années 80, c’est elle par exemple, qui a découvert Rei Kawakubo et sa marque Comme des Garçons. Elle a un atelier de verrier à deux pas de Saint-Germain des prés qu’elle tient de son mari, un très bel endroit, très parisien, très inspirant. J’y montrerai pas mal de choses, des dessins à l’encre, des collages et quelques livres-objets. Pour moi tout cela est très complémentaire.

Emmanuel Pierre, Dessins à l’encre

Tes magnifiques Livres-Objets ! J’ai vu que tu en avais déjà fait plus de 260, mais tu les montres rarement.

On me les commande, je les offre aussi pour des évènements, à des gens que j’aime, famille ou amis, mais parfois j’en garde un pour moi. Le dernier porte le numéro 268. J’ai toujours fait des livres et j’aime beaucoup les collages sous le format du livre. A dix ans je faisais déjà des BD que ma sœur encrait, mettait en couleur au pastel, qu’elle brochait et que j’offrais à mon père ou à une tante pour un anniversaire. Plus tard j’ai laissé tomber la BD, contrairement à beaucoup de mes copains, mais j’aimais tellement les livres anciens, j’avais toujours vécu avec, chez mon grand-père notamment, qui avait des trésors. J’ai donc continué à faire des livres à la main, comme le font Pierre Le-Tan ou d’autres artistes. J’ai fabriqué le premier aux Arts-Appliqués, à vingt ans. Je faisais mes couleurs avec des teintures de bois, je chinais les papiers. J’ai toujours adoré le parfum du papier.


Emmanuel Pierre, Livre 242 – Hulpes

Emmanuel Pierre, Livre 244 – Jabirus méconnus

A propos de parfum, tu viens de réaliser une série de collages pour la Maison MEMO et son dernier parfum, Winter Palace.

Oui, nous avons fait un très joli petit livre avec Colombe Schnek, qui en a écrit les textes. L’histoire de Yang Gufei, la concubine préférée de l’empereur, et des neuf dragons … Dans le même registre j’ai travaillé l’an dernier pour Mikimoto, une très belle maison de joaillerie et de cosmétique japonaise. Pour leur campagne de Noël, j’ai mis leurs fameuses perles en relief, avec un peu de folie, d’amour et d’humour pour habiller leurs paquets et leurs pochettes.

Emmanuel Pierre, Winter Palace pour MEMO, 2019

Il t’arrive aussi de créer d’autres décors, tout aussi poétiques, mais grandeur nature, puisque ce sont des jardins ?

Oui c’est une autre de mes activités ! J’ai commencé en « reverdissant » le jardin familial à la Seyne-sur-mer. J’y ai travaillé durant des années, sans m’arrêter. J’aime beaucoup m’isoler dans la nature, jusqu’à me fondre avec les végétaux … Puis j’ai été amené à tailler des dizaines de buis dans un jardin cévenol qui se cherchait et qui a pris une allure anglo-japonaise. En ce moment nous travaillons, avec mon « associé » de l’Atelier Végétal, sur un projet rue de Lille, à Paris. J’aime les jardins anglais, japonais, les topiaires… L’idée de départ est de redessiner ces petits jardins de ville (ou parfois parc de quatre hectares, dans le Médoc), leur faire retrouver un air confortable (d’où les topiaires nuageux et asymétriques), avec profusion de vivaces et de plantes rares. Outre le fait de redonner du style à un courtil mangé de mouron ou à une triste cour, il y a aussi une volonté de reverdir et de parler botanique.

Emmanuel Pierre, Projets de jardins, Paris

Ton univers personnel est très riche, tu collectionnes beaucoup.

Je récolte plutôt que je ne collectionne. Je conserve, je rassemble des objets évocateurs, mais sans grande valeur. C’est un peu un collage à grande échelle que j’arrange et complète en fonction des formes et des couleurs, mais aussi des trouvailles, car il y a toujours des objets ou des peintures qui nous attendent quelque part, tu ne crois pas ? Un tableau dans une vitrine, un tapis mité ou même une bassine dans une cave abandonnée !

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