Quynh et Satoshi Saïkusa

C’est un lieu à part dans le paysage artistique germanopratin. Un lieu qui bouleverse tous les codes esthétiques d’une galerie traditionnelle. Son nom, Da-End, évoque en japonais la forme ovale. Markus Akesson, Marion Catusse, Lucy Glendinning, Sarah Jérôme, Kim KototamaLune, Mike MacKeldey, Nieto, Toshio Saeki, Carolein Smit, Mitsuru Tateishi, ou Nikolay Tolmachev forment, autour de Quynh et Satoshi Saïkusa, une vraie communauté d’artistes. Da End aura 10 ans l’an prochain, l’occasion de parler de son histoire, de ses partis pris artistiques, philosophiques et esthétiques avec ses deux créateurs.

Votre galerie aura dix ans l’année prochaine, quel regard portez-vous sur ce parcours ?

Quynh : Au départ Satoshi avait le désir de créer un lieu d’échange, de rencontre entre artistes d’horizons et de disciplines diverses. Cette plateforme idéalisée est devenue par la force des choses une galerie. Pour nos premières expositions il a insufflé au lieu une identité en sélectionnant des artistes japonais à l’univers sulfureux. Aujourd’hui Satoshi s’est un peu mis en retrait, pour se consacrer davantage à son travail de plasticien mais il apporte toujours sont regard, comme un directeur artistique. Nos artistes sont désormais internationaux mais l’identité de la galerie reste la même, avec sa part de rêverie et d’anti-conformisme.

Vous continuez de choisir ensemble les artistes avec lesquels vous travaillez ?

Quynh : Satoshi et moi avons toujours été fusionnels dans notre regard sur le monde en général et en particulier dans le champs artistique, nous évoluons semble-t-il dans la même direction. Pour le choix de nos artistes – dont l’un des traits communs est indéniablement la virtuosité technique – nous avons toujours été guidés par nos émotions : à travers leurs créations nous percevons ou projetons sans doute notre propre univers, nos propres questionnements. Et au-delà des œuvres il y a bien sûr l’artiste, l’âme plutôt que la main, la personnalité compte pour nous tout autant que les œuvres, surtout lorsqu’on fait le choix de travailler avec des artistes vivants ! C’est ensemble, avec eux, que nous voulons édifier et donner forme à un mouvement inscrit dans le champ de l’Art actuel, avec une liberté de pensée malgré les pressions et les conventions. Et de ce point de vue, nous avons le sentiment de ne pas trop mal nous en sortir. Il y a toujours beaucoup de plaisir et de satisfaction à voir qu’il y a de plus en plus d’intérêt pour nos expositions et les œuvres que nous défendons.

Satoshi : C’était un projet sans beaucoup de préméditation ! Je pensais pourtant qu’il allait nous faire grandir ou mûrir, mais … Ces années ne nous ont pas beaucoup changés, nous sommes toujours curieux, toujours ouverts, toujours « pourquoi pas ? », toujours inconscients peut-être …

Da End est un lieu un peu à part et votre démarche est originale, peu de galerie laissent autant de place aux arts vivants. Vous avez aussi à cœur de ne rien cloisonner.

Quynh : Au fond et pour tout dire on se voudrait plutôt curateurs que marchands d’art ! Les échanges avec les artistes, la scénographie de l’exposition, sa mise en scène, l’émotion des visiteurs, l’adhésion des collectionneurs et surtout leur curiosité, c’est tout cela qui nous anime. Les Cabinets Da-End, ces expositions de groupe que nous organisons chaque année sont le condensé du projet que nous avons en tête depuis le début : autour de nos artistes, nous en invitons d’autres que nous suivons assidûment par ailleurs, mais aussi des musiciens, des danseurs, des artisans d’art … Nous organisons ainsi, dans l’esprit des Cabinets de Curiosités du XVIIème, notre propre microcosme en compilant des œuvres hétéroclites, dessins, peintures, photographies, sculptures, vidéos, tout ce qui donne sens à l’art d’aujourd’hui et reflète notre univers. Il ne s’agit pas seulement de faire dialoguer les œuvres entre-elles, ces cabinets sont surtout le résultat de points de rencontre.

Satoshi : je pense qu’il ne faut pas contrôler le mouvement de l’eau … tout en essayant de ne pas la laisser déborder.

Quynh : Les rencontres se font naturellement à partir de la galerie, déclenchées parfois par son identité singulière. A l’occasion du Cabinet Da End 03 par exemple, qui avait pour thématique les Fleurs du Mal, nous avions contacté la Maison Lemarié pour exposer une de leurs fleurs. D’abord surpris par notre demande, puis curieux et enthousiasmés par le lieu, et après quelques échanges et rencontres avec les créatifs, une équipe a été finalement dépêchée pour investir une salle entière de la galerie et créer près de 7000 fleurs en cuir pour l’exposition ! A l’ouverture, les petites mains sont passées voir l’installation, c’était la première fois qu’elles voyaient leur travail exposé dans un lieu public, c’était un moment très émouvant pour elles comme pour nous, et les visiteurs ont été médusés par l’installation immersive sans se demander si c’était de l’Art Contemporain ou de l’artisanat.

Satoshi : Il est arrivé une fois, un soir, qu’un danseur de butô danse spontanément avec une danseuse de ballet et que nous dansions avec eux …Cela arrive lorsqu’on laisse le feu s’enflammer, et la flamme nous enflammer !

Quynh : Dans le champ expérimental, il est arrivé aussi que Satoshi, d’un tempérament pourtant réservé, partage sa pratique personnelle avec le public. A l’occasion d’ Un Dimanche à la Galerie, nous avions occulté toutes les fenêtres, plongeant l’espace d’exposition dans le noir total tout en éclairant les œuvres par quelques bougies. Les visiteurs se retrouvaient aléatoirement enfermés à l’intérieur, Satoshi les invitaient alors à un court moment de méditation au tintement de son kane (cloche). Des inconnus se retrouvaient ainsi, de façon fortuite, pour partager ensemble un moment de souffle, de silence et de vide. J’étais au départ un peu sceptique, je n’étais pas sûre que cela fonctionnerait, mais cette expérience s’est avérée inouïe et réjouissante pour ceux qui l’ont vécue. Nous ne la renouvellerons certainement pas, car cette expérience doit demeurer unique, mais cela restera un souvenir très intense.

L’esprit, mais aussi l’esthétique de la galerie sont très éloignés du «White Cube» habituel des galeries d’art contemporain.

Quynh : Nous avons certainement obéi, de manière instinctive, à nos propres codes culturels en ce qui concerne l’agencement de l’espace. Le clair-obscur est ici prédominant. Il y a un peu de cet Eloge de l’ombre de Tanizaki qui plane ici et là et nous rappelle que pour appréhender les choses, on doit les laisser se dévoiler entre l’ombre et la lumière. Après avoir monté quelques marches pour pénétrer dans la galerie, on a déjà un peu fait abstraction de la réalité extérieure, puis il faut un temps pour que le regard s’adapte à la semi-obscurité, ce qui force aussi l’attention sur ce qui se passe aux alentours, en l’ occurrence ici sur les œuvres. C’est une certaine façon d’inciter à la contemplation mais aussi à une visite engagée du visiteur.

Satoshi : A la galerie, nous mettons les œuvres en «room temperature», nous ne les conservons pas au réfrigérateur. La galerie est un lieu chaleureux et vivant, elle présente des œuvres destinées à vivre dans des lieux habités.

Quynh : Il se reflète peut-être dans ces espaces le mélange de nos cultures, de nos origines orientales et de notre culture adoptive occidentale.

Justement, pour vous quel est le point de rencontre entre Orient et Occident dans votre ligne artistique ? Vous avez commencé à travailler il y neuf ans avec des artistes japonais et aujourd’hui vous représentez des artistes d’origines et de cultures très différentes.

Quynh : Au début on expliquait justement que c’était le Cabinet Da-End, ce point de rencontre, un prétexte qui permettait de rassembler des artistes de divers horizons. Rétrospectivement, je réalise que depuis toujours, un lien plus profond existe entre nous tous. c’est ce rapport au monde intérieur et à l’indicible, certes très différents selon chacun de nous, mais bien présents dans l’apport de chacun. Satoshi et moi sommes avant tout curieux de la rencontre, c’est bien la raison pour laquelle nous avons créé ce projet : rencontrer des artistes qui nous bouleversent et nous ébranlent par leurs richesses et leurs différences. Les relations sont parfois difficiles et orageuses mais elles témoignent de notre passion. Et la galerie par son espace, par son anachronisme, semble favoriser des moments suspendus où peuvent à la fois se déchainer les passions et se calmer les esprits.

Satoshi : L’Art tout simplement est ce point de rencontre. Dans le rapport à l’œuvre d’abord, il n’y a pas seulement le regard, il y a la vibration, quelle que soit notre culture. Et dans la pratique artistique, nous nous rejoignons sur le spirituel.

En Asie et en Occident, le sacré est perçu de manière très différente. Dans la tradition asiatique, chaque chose est empreinte d’esthétisme et de symbolisme.

Quynh : En Asie tout est question de cosmos ! Le sacré et la spiritualité sont partout, ces notions font encore partie de notre quotidien – les rituels sont respectés – et elles expliquent sans doute notre attitude, et plus généralement nos rapports aux choses. En Occident le sacré est peut-être moins visible dans le quotidien, ou presque seulement à travers l’Art … Avec les artistes, nous nous enrichissons mutuellement de nos différences culturelles, de nos questionnements, de nos rapports à la spiritualité. Ces échanges se reflètent à chaque étape dans nos rapports, depuis la première rencontre jusqu’à l’aboutissement d’une exposition personnelle.

Satoshi : En Asie on vit avec le sacré, qui est partout dans la nature, dans l’objet, dans la nourriture. En Occident peut-être l’a t’on mis à l’écart à force de l’incarner, de trop l’élever ou de se rebeller contre. La beauté d’une tasse de thé a un sens plus profond que sa beauté visible, il y a l’esprit de celui qui l’a fabriquée et le sens même de sa présence qui n’est pas dû au hasard. Des mains l’ont fabriquée, mais il faut remonter encore plus loin, vers d’autres raisons plus mystérieuses, c’est ce qui donne sa beauté à l’objet …

Vous-même Satoshi, vous mêlez votre double culture japonaise et française dans votre travail de plasticien ( Satoshi Saïkusa est par ailleurs un photographe et un portraitiste très reconnu, notamment dans le milieu de la mode ) en travaillant à la fois sur le Memento Mori, occidental, et le Mujô‐Kan, japonais, deux concepts qui ont de nombreuses correspondances.

Satoshi : Actuellement c’est la force de la nature qui me préoccupe. On peut distinguer nettement quatre saisons au Japon et les distances sont courtes de la montagne à la mer, on passe de la douceur à la violence de façon abrupte, sans grandes transitions. Ces éléments naturels conditionnent notre façon de voir et de créer. La nature crée et détruit à la fois. Nous les Japonais vivons constamment avec cette conscience sous la peau, en plus de celle d’être une partie de cette nature. En Occident, la philosophie, les sciences semblent chercher des réponses et le contrôle de la nature. Les Japonais eux cherchent plutôt à intégrer la nature dans leur quotidien, bien conscients qu’elle est la plus forte …

Alors oui le Mujo-Kan et le Mémento Mori traitent du détachement, et plus précisément de l’impermanence des êtres dans un monde éphémère. Ce sont deux visions qui traitent du même sujet mais de façon distinctes. Les deux me concernent. Je travaille souvent avec les éléments iconographiques de l’un et de l’autre : la fleur, le crâne ou le papillon. L’esthétique occidentale se reflète dans mon travail mais c’est plutôt la pensée orientale qui m’habite, la quête de l’indicible.

Je flotte entre les deux cultures et profite de cette richesse, mais je ne vois pas plus clairement où je vais ! C’est bien, memento-vivere.

GALERIE DA END

17 rue Guénégaud 75006 Paris

du 15 septembre au 26 octobre 2019