Le choc Nabis

Pour son exposition inaugurale, la Galerie Waddington Custot met en lumière le mouvement pionnier du modernisme européen dont elle possède une expertise reconnue, le mouvement des Nabis. L’exposition rassemble une trentaine d’œuvres, signées par les figures illustres de ce mouvement comme Pierre Bonnard, Maurice Denis, Édouard Vuillard, Charles Filiger, Ker-Xavier Roussel, Paul Sérusier, Émile Bernard, Paul Ranson et József Rippl-Rónai.
Disciples de Gauguin qui se revendiquait « le droit de tout oser », les peintres Nabis s’inspirent de sa volonté de libérer la couleur et de sa vision de la peinture comme quête intérieure. L’œuvre réalisée par Paul Sérusier sous son influence directe à l’été 1888 deviendra d’ailleurs Le Talisman, œuvre fondatrice et référence esthétique pour le groupe.
Le terme « Nabi », emprunté à l’hébreu et signifiant « prophète », reflète à la fois la quête spirituelle et l’ambition novatrice de ce collectif, qui se conçoit comme annonciateur d’un renouveau artistique. Les Nabis privilégient des formes épurées et des aplats de couleur, comme dans Bretonne allaitant de Paul Sérusier. L’influence néo-impressionniste se manifeste également dans Étude pour ‘Le Corsage à carreaux’ de Pierre Bonnard, tandis que le japonisme influence des artistes comme Paul Ranson à l’image de son œuvre Le Grand Tigre.

Proches du symbolisme, les Nabis s’intéressent également à la vie contemporaine avec la volonté de sublimer le quotidien. Les scènes d’intérieur, les figures contemplatives ou les paysages stylisés sont ainsi élevés au rang de sujets artistiques à part entière. Bien qu’exclusivement masculin, le groupe s’inspire constamment de modèles féminins, faisant de « leur mère, de leur compagne ou épouse, de leur sœur, des modèles privilégiées » (Gilles Genty) à l’image du Portrait de Marthe au tablier rouge (esquisse) de Maurice Denis ou de Femmes au jardin de Ker-Xavier Roussel. S’inspirant des estampes, des vitraux et de l’art populaire, les Nabis refusent la hiérarchie traditionnelle des genres et prônent la continuité entre arts dits « majeurs » et « mineurs ». Peinture, décor, estampe et arts appliqués sont abordés avec la même exigence, donnant lieu à des projets variés comme Le Cheval blanc (projet de vitrail) de Maurice Denis. Cette ouverture conduit le groupe à investir une multiplicité de supports et à jouer un rôle déterminant dans le développement des arts décoratifs et des pratiques du multiple à l’aube de la modernité.

Incarnant le « choc Nabi », un dialogue inédit avec des œuvres contemporaines de Etel Adnan, Ben Arpéa, Marcel·la Barcelò, Ian Davenport, Pierre Knop, François Réau, Anne Rothenstein, Christine Safa et Fabienne Verdier met en lumière une conception partagée de la peinture comme espace autonome, sensible et intérieur.
Si les Nabis défendaient une peinture subjective, décorative et synthétique, dans laquelle la couleur, le rythme et l’intériorité priment sur toute volonté de représentation illusionniste du réel, cette approche trouve aujourd’hui un écho dans les pratiques contemporaines : les compositions d’Etel Adnan, par leur simplification radicale et leur chromatisme frontal, font écho à la quête spirituelle et à la densité symbolique de figures comme Charles Filiger. Le geste concentré de Fabienne Verdier, à la fois méditatif et physique, dialogue avec la peinture comme expérience intérieure défendue par Maurice Denis. Chez Ian Davenport, la répétition, la fluidité et la musicalité de la couleur prolongent l’ambition créative et rythmique qui traverse l’œuvre de Bonnard ou de Vuillard. Par la diversité de leurs langages et la convergence de leurs intentions, ces artistes réaffirment, à l’instar des Nabis, une peinture où surface, matière et couleur deviennent les vecteurs d’une expérience poétique et intérieure du monde, inscrivant l’esthétique nabi dans une histoire longue, toujours agissante.


