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MEHMET GÜLERYÜZ

Le Jardin des Plaintes

 

 

Mehmet Güleryüz poursuit tambour battant, à 80 ans, une œuvre dans laquelle la peinture et le dessin tiennent une égale importance. Mais ce sont, comme il l’explique, des aventures différentes, et l’on est frappé par l’originalité et l’autonomie de son œuvre sur papier par rapport à ses toiles. Si c’est dans un même élan d’improvisation et dans l’énergie de la lutte que surgissent ses compositions, l’incessante bataille que Mehmet Güleryüz mène avec la représentation ne s’exprime plus, ici, dans le travail de la matière, mais dans l’énergie du trait. Et ce trait, instinctif, charrie avec lui toute l’expérience, l’intelligence et la sensibilité du maître octogénaire, qui n’en finit pas de nous étonner par l’infini variété des formes auxquelles il donne vie.

 

 

Mehmet Güleryüz change d’écriture suivant l’humeur, passant de la toile au papier. Mais sur ce support encore, il a développé de multiples écritures qu’il explore simultanément. Des encres réalisées au bambou, d’une traite, sans possibilité de repentir, qui tiennent de la calligraphie comme de l’écriture automatique. Des œuvres qui allient la spontanéité de l’exécution à l’élégance du geste et dont les arabesques composent des êtres et des scènes, dans une recherche d’économie de moyens. De grands formats réalisés à la plume, extrêmement travaillés, où le trait, comme dans la gravure, se fait le plus souvent hachure, et compose des univers extraordinaires, hors du temps, pareils à des rêves qui, même inachevés, sont restitués avec une précision d’entomologiste.

 

 

Après son exposition de peinture “De l’intérieur”, c’est donc maintenant à l’extérieur que nous invite Mehmet Güleryüz. Et plus précisément au jardin : une thématique récurrente dans son œuvre, qui s’ancre dans des expériences et des lieux précis. Tout d’abord dans le Paris du début des années 70, où le jeune stambouliote, étudiant-boursier de l’Etat turc, est pris dans l’effervescence libertaire post-mai 68. Après la fermeture de l’école des Beaux-arts par les autorités, il se réfugie avec ses condisciples dans le jardin du Luxembourg pour une brève et festive parenthèse, que clos l’assaut du jardin par les CRS. Et puis il y a aussi le Jardin des plantes, où il a alors l’habitude de promener son fils et où il est frappé par la détresse des animaux de la ménagerie. Ces expériences se mêlent à la nouvelle du coup d’Etat militaire qui a lieu dans son pays à la même époque pour donner une première série intitulée “Le jardin des plantes”, dans laquelle des soldats s’emparent d’un jardin imaginaire peuplé d’animaux captifs.

 

 

En 2013, s’ajoute une nouvelle expérience qu’il vit cette fois à Istanbul. Le parc de Gezi, situé en cœur de ville, et où il aime à se promener depuis l’enfance, est menacé par un projet immobilier. Des opposants campent au pied des arbres pour empêcher qu’on les abatte mais, un matin, les forces de l’ordre interviennent et brûlent leurs tentes. Riverain du jardin, Mehmet Güleryüz, alerté par les bruits, descend spontanément dans la rue, comme de très nombreux habitants et, pris dans une charge de police, est sévèrement gazé.

 

 

Espace de liberté sur lequel pèse constamment la menace de forces hostiles, le jardin s’affirme ainsi dans son œuvre comme le symbole par excellence de la zone à défendre. Dans les années 70, la menace était celle d’une prise de contrôle politique et sociale. C’est aujourd’hui celle d’une destruction pure et simple du jardin. Les “plaintes” qui s’en échappent sont souvent inaudibles, retenues. Mais elles se lisent sur les visages des personnages de Mehmet Güleryüz. Car si les scènes qu’il représente semblent légères, les visages sont fermés, comme derrière des barreaux.

 

 

Ce jardin, c’est aussi l’exacte image de notre jardin intérieur, ce territoire intime qui nous fonde et sur le terreau duquel peut s’épanouir notre personnalité ou s’abattre les cages de l’aliénation. Le jardin est enfin, pour Mehmet Güleryüz, le dessin lui-même. C’est par la vibration alchimique du trait qu’il fusionne ses expériences les plus intimes et son expérience du monde, l’intérieur et l’extérieur. Il délimite ainsi, à la jonction de ces deux réalités, un tiers-espace où s’exprime pleinement sa liberté. Cet espace, c’est celui de l’art. De son art. « Je vis dans ce jardin-là », constate-t-il, en nous invitant, avec la complicité de Cyril Guernieri, à en franchir le seuil.

 

du 14 mars au 6 avril 2019

 

GALERIE CYRIL GUERNIERI

29 rue Mazarine 75006 Paris