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Pierre-Luc Bartoli

Il y a dans la peinture de Pierre-Luc Bartoli un geste qui excède le geste, un effacement profus des traces humaines pour en révéler l’arrière-fond sauvage, un monde où des vivants sont passés et pourraient ne plus revenir. Troncs noueux, feuilles jaune-vert comme des clarines polychromes, oblicité des branchages, fond azur telle une clémence du ciel. J’y devine la possibilité d’inscrire des Géorgiques, des épopées virgiliennes dans le relief et sur les plages d’une Méditerranée rêvée. Nature et culture ?

Il y a le bois travaillé des enclos, la liure des barrières, et le bois jaillissant des grands arbres : des paysages incorporant et brouillant à la fois l’intention qui a voulu les domestiquer. Le peintre serait-il marabouté par des ramures, messager coloriste d’un réel en feu ? Bogues comme des cristallisations coralliennes, châtaignes-poulpes tels des octopus explosés, l’identité marine de la terre sourd de scènes chtoniennes autant que d’hypothèses célestes. Rouges cardinalices, entre la pourpre et l’incendie. Eclatements stellaires où les voûtes de branches font constellation. Palmiers turriculés et firmaments ocrés. Un brouillage par le treillage, promenades visuelles où l’œil incline à rêver que le corps puisse s’y engager.

On songe aux palmes de Paul Valéry, aux zébrures cryptées d’Henri Michaux. Mais comparaison n’est qu’approximation. Car un secret est ici à l’œuvre, qui n’appartient qu’à une obstination. Chaque lieu est comme déporté, redistribué vers des horizons qui déconcertent sa propre certitude. Pilotis, charpentes sur l’eau, paillotes. Littoral africain, îles, Louisiane, bayous, touffeurs tropicales, façon de situer la Corse à Nouméa ? Mais non, c’est un village khmer. Comme si le grand Pan revenait sur une planète aux moirures de nymphéas, dont le centre ne serait nulle part et le cœur dans la trame même de la toile. Car c’est cela qui fascine ici, une somptueuse certitude de l’organique, des forêts ronflant du feu qui pourrait les dévaster, Il y a des retombées florales en cascades de pétales, un ébranlement sismique, comme si la Terre attendait le retour des géants. Ce que Pierre-Luc Bartoli semble rechercher, c’est la dynamique intrinsèque de la forme, son noyau enfoui, son être-là incandescent. Peintre du Sud sans doute, l’orangé du soleil nappe les nuages, chaque rameau exhale un hymne ligneux : un forage introspectif dans la convulsion des apparences. On cherche le cœur souterrain, le souffle qui impulse ces efflorescences.

Baraques bleutées, radicelles en lévitation, grèves de sables infinis. On tient à portée de regard le vibré du réel en à-plats à l’huile, les stries surtout, un brasier strié qui fait songer au clinamen de Lucrèce, cette pluie inclinée d’atomes, un réel aggloméré en lignes sécables, en textures vrillées. Ce n’est pas la toile qui porte une représentation, c’est plutôt d’elle que semble émaner, s’exprimer comme le suc d’un fruit rouge, une profondeur sapide s’épanouissant en salves d’explosantes chromatiques. Si l’on mesure l’impuissance du langage devant la peinture qui le déborde, il reste l’espoir de vocables qui grifferaient la peau du monde comme Pierre-Luc Bartoli sait la faire respirer : des signes visibles dans le tumulte des grands vents de l’univers.
Marc Lambron de l’Académie française.

du 4 juin au 25 juillet 2020

Galerie Cyril Guernieri

29 rue Mazarine 75006 Paris