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Markus Åkesson

Strange Days

Qu’il est étrange ce monde, et qu’ils sont étranges ces jours, qui sans cesse nous échappent et cependant, continuellement, nous frappent de leur absolue nécessité ?

Sur fond de toile de Jouy se détache une forme humaine. Se détache, et se refuse à la vue. Tout juste peut-on l’apercevoir, la deviner, et finalement la rêver. C’est que ses vêtements la couvrent entièrement, débordent de son torse pour envelopper son visage, manches tombantes camouflent mains et poignets, pas un cheveu ne dépasse de ce suaire étoffé. Il y a quelque chose d’étrange dans ces portraits fantomatiques. Recouverts du motif même qui tapisse l’arrière plan, ils s’y fondent et s’y évanouissent, sans néanmoins disparaître tout-à-fait.

Formellement, on est proche du portrait classique, en buste ou à mi-jambes, visage de profil ou de trois-quarts, et port altier. On sent une attirance forte pour la peinture flamande et ses portraits d’une sobriété virtuose, sur fonds neutres, couleurs mesurées et matières exaltées. Et pourtant, de leurs visages on ne voit rien. Un tissu les recouvre, aux motifs imprimés, aux modèles répétés, qui nous renvoient aux fameuses indienneries de Jouy-en-Josas, aux scènes de Jean-Baptiste Huet. Ce voile les recouvre et nous en cache les traits, inlassablement, toile après toile, succession de rencontres empêchées.

Sur ces tissus imprimés, au fil des motifs, Markus Åkesson dessine des voyages ésotériques et mystiques. C’est à travers ces patterns – tous enracinés dans l’histoire de l’art et des idées – que s’articule son langage et se déploient ses recherches symboliques, dans un entre-deux mondes baigné d’inquiétantes étrangetés, propice à l’évasion poétique. Il y a la danse macabre, directement inspirée des gravures d’Holbein le Jeune, sarabande où morts et vivants dansent ensemble au cœur d’une période ravagée par la peste noire, vanité par excellence, réaction à l’angoisse de mort. Il y a la sorcière, chevauchant une chèvre bondissante, à l’envers. Elle est extraite d’une estampe fameuse d’Albrecht Dürer, le corps musculeux, les seins ramassés, les cheveux au vent, le visage hurlant ; symbolise les puissances occultes, rituel et magie. Il y a le papillon de nuit, un symbole que Markus peint depuis de nombreuses années. Alors que le soleil en fin de course atteint la ligne d’horizon et inonde le ciel d’une clarté orangée, brisant la fine membrane qui sépare monde réel et monde surnaturel, l’animal ailé sort de sa torpeur.

Markus Åkesson s’intéresse aux espaces ésotériques, aux points de rencontre, aux écarts qui s’évanouissent, entre le caché et le montré, le rêve et la réalité, la vie et la mort. C’est une quête, véritablement, qui se déploie sous nos yeux, de toile en toile, continuellement, une quête de sens, recherche des spiritualités. Alors, on ne peut s’empêcher de penser. Ces visages. Ces visages qui sans cesse nous sont cachés. Ces visages qui portent sur eux les plus grands mystères de l’humanité, et ses plus absolues pensées. Ne seraient-ils pas l’objet de ces recherches ? Une toile de Magritte nous revient à l’esprit, magnifique baiser de deux amants voilés, embrassade impersonnelle, amours universels. Dans toutes ces œuvres, cachée derrière une succession de motifs mythifiés, se trouve la nature humaine, et tous ses secrets. Mais Markus, à force d’en dessiner les contours, peu à peu, finira bien par en brosser le portrait. Et alors, à travers le voile s’élèvera une voix : Now You See Me.

Grégoire Prangé

du 17 septembre au 31 octobre 2020

GALERIE DA END


17 rue Guénégaud 75006 Paris